Une rumeur à rebonds
La première version comptait quatorze signes, pas treize. En 1970, Steven Schmidt propose dans Astrology 14, chez Bobbs-Merrill, un zodiaque de quatorze parts égales : Ophiuchus et la Baleine y rejoignent les douze anciens. Le magazine Time donne alors la parole à l’astrologue Carroll Righter, pour qui ces théories ne veulent rien dire.
Vingt-cinq ans plus tard, l’astrologue britannique Walter Berg garde Ophiuchus et laisse la Baleine. The 13 Signs of the Zodiac paraît à Londres chez Thorsons en 1995, mais c’est au Japon que l’affaire prend : le livre y est traduit dès décembre 1995, chez Shodensha.
En janvier 2011, l’histoire fait le tour de la presse. Parke Kunkle, professeur d’astronomie au Minneapolis Community and Technical College et membre de la Minnesota Planetarium Society, explique au Star Tribune de Minneapolis que le Soleil ne se trouve pas devant les constellations attendues aux dates des horoscopes, et qu’il passe aussi devant Ophiuchus. Selon les journaux qui l’ont repris, il n’a rien réclamé de plus. « J’ai seulement dit qu’elle est là, et que les astronomes la comptent vraiment », précise-t-il à Gizmodo. Le Christian Science Monitor tranche : Kunkle n’a rien changé du tout. Les titres annoncent pourtant de nouveaux signes.
La NASA s’en mêle en septembre 2016. Un de ses textes rappelle que l’axe de la Terre a bougé depuis que l’on a défini les signes, et que le Soleil passe aussi devant une treizième constellation. Il n’en faut pas plus pour que l’agence passe pour avoir refait le zodiaque. Sur son Tumblr, elle remet les choses à plat, d’après le Christian Science Monitor du 27 septembre : « Donc, nous n’avons changé aucun signe du zodiaque. » Et plus loin : « Nous avons juste fait le calcul. » En juillet 2020, la rumeur repart, et la NASA répète sur Twitter : « Non, nous n’avons pas changé le zodiaque. »
Treize constellations, douze signes
Tout le malentendu tient dans deux mots que l’on prend l’un pour l’autre. Une constellation est une région du ciel, petite ou immense : il y en a 88, bornées depuis 1930 par les lignes d’Eugène Delporte, et Ophiuchus, avec 948 degrés carrés, est la onzième par la taille. Un signe est une part de 30 degrés sur le chemin apparent du Soleil, comptée depuis le point vernal, où le Soleil se trouve à l’équinoxe de mars. Douze fois 30 font 360 : le compte est bouclé par construction, comme celui des heures sur un cadran.
Le Soleil traverse treize constellations. Les signes, eux, sont restés douze.
Le Soleil, lui, ne fait pas de division. Au fil de l’année, il passe devant treize constellations, car les pieds d’Ophiuchus descendent jusqu’à l’écliptique, entre le Scorpion et le Sagittaire. En 2026, il arrive devant le Scorpion le , le quitte pour Ophiuchus le et n’atteint le Sagittaire que le . Six jours et demi pour le Scorpion, plus de dix-huit pour le passager : l’invité s’attarde plus longtemps que le maître des lieux.
Faire d’Ophiuchus un signe obligerait donc à redécouper le cercle. Schmidt l’avait fait, en quatorze parts égales ; l’astrologie courante a gardé ses douze. Pendant que le Soleil traverse Ophiuchus, elle le place dans le signe du Sagittaire, où il est entré le . Les deux phrases sont vraies en même temps, chacune dans sa convention. Quant aux dates d’un « signe d’Ophiuchus », elles changent d’un auteur à l’autre, et ce site n’en donne aucune.
Asclépios, le médecin foudroyé
Reste l’homme au serpent. Son nom grec, ophioûkhos, signifie « porte-serpent », d’où le latin Serpentarius et notre Serpentaire. Aratos le décrit déjà, en s’appuyant sur Eudoxe de Cnide, astronome du IVe siècle avant notre ère dont le catalogue est perdu, et Ptolémée le compte parmi ses 48 constellations. Selon les auteurs, les Grecs y voyaient Apollon aux prises avec le serpent de Delphes, ou Laocoon, le prêtre troyen tué par des serpents venus de la mer. L’identification qui l’emporte, surtout chez les Romains, est celle d’Asclépios, le médecin divin.
Hygin, qui suit ici Ératosthène, nomme le dernier mort qu’Asclépios aurait ramené à la vie : Hippolyte, tué par « l’injustice de sa belle-mère et l’ignorance de son père ». D’autres, ajoute-t-il, nomment Glaucos, fils de Minos. Jupiter, comme pour punir une faute, frappe la maison d’Asclépios de la foudre et la brûle. Puis il le place parmi les étoiles, un serpent à la main, « par égard pour Apollon », son père.
Le même chapitre explique le serpent. Sommé de ranimer Glaucos et enfermé dans une prison secrète, Asclépios tue un serpent qui grimpait sur son bâton ; un second arrive, une herbe dans la gueule, et ranime le premier. Asclépios n’a plus qu’à s’en servir. Le site Theoi, qui publie le texte, rappelle qu’ailleurs c’est d’ordinaire le devin Polyidos qui ressuscite Glaucos.
Apollodore, dans sa Bibliothèque, donne une autre raison à la colère divine. Asclépios avait reçu d’Athéna le sang de la Gorgone ; avec lui, il « n’empêchait pas seulement certains de mourir, il ressuscitait même les morts ». Zeus, craignant que les hommes n’apprennent de lui l’art de guérir et ne se secourent les uns les autres, le foudroie, et Apollon se venge sur les Cyclopes qui avaient forgé la foudre. Pour la liste des ressuscités, Apollodore aligne ses sources avec une rigueur de greffier : Capanée et Lycurgue selon Stésichore, Hippolyte selon l’auteur des Naupactica, Tyndare selon Panyasis, Hyménaios selon les orphiques, Glaucos selon Mélésagoras. À chaque poète son miraculé.
L’étoile nouvelle de 1604
Ophiuchus a eu, lui aussi, son apparition. Le 9 octobre 1604, en Italie du Nord, Lodovico delle Colombe remarque près de l’étoile thêta du Serpentaire, au pied du personnage, un astre qui n’y était pas. Kepler, alors à la cour impériale de Prague, le suit à partir de la mi-octobre. L’éclat monte vers la magnitude −2,5, plus qu’aucune étoile de la nuit ; l’astre reste visible en plein jour plus de trois semaines, et à l’œil nu pendant dix-huit mois.
Kepler guettait alors une triple conjonction de Mars, Jupiter et Saturne, et l’étoile nouvelle apparaît au même moment, au même endroit du ciel. Il en tire un livre, De stella nova in pede Serpentarii, « l’étoile nouvelle au pied du Serpentaire », imprimé à Prague en 1606. Sa carte, en tête de cette page, reprend la figure et les positions de Bayer, qui avait dessiné Ophiuchus de dos en 1603. Kepler le remet de face : l’étoile, marquée d’un N, retrouve le pied droit que lui donnaient les cartes traditionnelles.
Trois astres du Serpentaire
Rasalhague
L’étoile la plus brillante de la constellation, magnitude 2,1, à environ 49 années-lumière. Son nom vient de l’arabe raʼs al-ḥawwāʼ, « la tête de celui qui ramasse les serpents » : elle marque la tête du personnage. Nom approuvé par l’Union astronomique internationale le 20 juillet 2016.
L’étoile de Barnard
Une naine rouge à six années-lumière, l’étoile isolée la plus proche du Soleil : seules les trois étoiles d’Alpha du Centaure sont plus près. Magnitude 9,5, invisible à l’œil nu. Edward Emerson Barnard mesure en 1916 son déplacement record, 10,3 secondes d’arc par an. En mars 2025, quatre petites planètes, d’un cinquième à un tiers de la masse de la Terre, sont confirmées autour d’une étoile que la NASA dit célèbre pour ses fausses alertes.
Le reste de l’étoile de Kepler
L’astre de 1604 était une supernova de type Ia. Ses débris s’observent aujourd’hui en rayons X avec le télescope Chandra, qui y voit « le dernier objet de ce genre vu exploser dans notre Galaxie », à l’exception possible de Cassiopée A, aux observations douteuses vers 1680.
Questions fréquentes
- Ophiuchus est-il le treizième signe du zodiaque ?
- Non. C’est la treizième constellation devant laquelle passe le Soleil. Les signes restent douze parts égales de 30 degrés. Ni la NASA ni l’Union astronomique internationale n’en ont ajouté : l’UAI fixe les constellations et les noms d’étoiles, pas les signes.
- La NASA a-t-elle changé mon signe ?
- Non. En 2016, elle a précisé qu’elle n’avait changé aucun signe et qu’elle avait seulement fait le calcul. En 2020, elle a répété qu’elle n’avait pas changé le zodiaque.
- D’où vient la rumeur du treizième signe ?
- D’un zodiaque à quatorze signes proposé par Steven Schmidt en 1970, puis du livre de Walter Berg à treize signes (1995), traduit au Japon la même année. En janvier 2011, les propos de l’astronome Parke Kunkle au Star Tribune de Minneapolis l’ont relancée dans la presse.
- Quand le Soleil est-il devant Ophiuchus en 2026 ?
- Du 30 novembre au 18 décembre, d’après les frontières officielles des constellations. Ce sont des dates astronomiques, pas celles d’un signe.
- Qui est le personnage au serpent ?
- Le plus souvent Asclépios, le médecin des mythes grecs. Selon Hygin, Jupiter frappa sa maison de la foudre parce qu’il ressuscitait les morts, puis le plaça parmi les étoiles. Les Grecs y ont vu aussi, selon les auteurs, Apollon contre le serpent de Delphes, ou Laocoon.