Un astre, deux noms
Le soir, les Grecs l’appelaient Hesperos, « celui du soir ». Le matin, c’était Phosphoros, « le porte-lumière », ou Eosphoros, « le porte-aurore ». Hésiode, dans la Théogonie, fait naître Eosphoros d’Éos, l’Aurore, et d’Astraios l’étoilé. Rome a traduit mot pour mot : Lucifer, « qui porte la lumière », est le calque exact de Phosphoros, et le soir l’astre devient Vesper.
Le soir Hesperos, le matin Phosphoros : un seul astre, et pas même une étoile.
Cicéron règle la question en une phrase de La Nature des dieux : l’étoile de Vénus se nomme Phosphoros en grec et Lucifer en latin quand elle précède le Soleil, Hesperos quand elle le suit. Le traité d’astronomie attribué à Hygin la compte comme la quatrième des étoiles errantes et admet qu’on se dispute sa propriétaire. Vénus pour les uns, Junon pour d’autres ; certains y voient le fils de l’Aurore et de Céphale. Sur un point, tout le monde tombe d’accord : « elle se montre à l’aube et au couchant, et c’est à bon droit qu’on l’a nommée à la fois Lucifer et Hesperus ».
Lucifer fut donc d’abord un nom d’astre. Dans la Vulgate, Jérôme l’emploie pour l’étoile du matin d’un chant d’Isaïe contre le roi de Babylone : « Quomodo cecidisti de caelo, Lucifer, qui mane oriebaris? », comment es-tu tombé du ciel, Lucifer, toi qui te levais le matin. Le diable n’a hérité du nom que plus tard, par une autre lecture du passage.
L’étoile du berger, qui n’en est pas une
Le français a donné à Vénus un troisième nom, plus rustique. Le Trésor de la langue française, d’après le Larousse du XIXe siècle, définit l’étoile du berger comme le « nom vulgaire de la planète Vénus, que les bergers observent facilement », parce qu’elle se montre très tôt le soir ou très tard le matin. Le berger n’a pas à veiller pour la voir.
Le nom est joli, et faux. Vénus n’a aucune lumière à elle : c’est une planète, un « corps éclairé par le Soleil », pour reprendre l’exemple que Frege choisira en 1892. Au plus près, elle passe à 38 millions de kilomètres de la Terre. Selon la NASA, c’est le troisième objet le plus brillant du ciel, après le Soleil et la Lune, avec une magnitude maximale de −4,8 ; nos calculs donnent environ −4,9 pour la fin de novembre 2026. À côté, une vraie étoile de première grandeur fait pâle figure. Spica, que Vénus croise le 9 novembre, plafonne à la magnitude 1.
Les astrologues, eux, ont fait de Vénus la maîtresse de deux signes, le Taureau et la Balance. La justification traditionnelle tient de la géométrie. Le Lion revient au Soleil, le Cancer à la Lune, et comme Vénus ne s’écarte jamais de plus de deux signes du Soleil, elle reçoit les deux signes placés à deux crans de part et d’autre. C’est une tradition, rapportée comme telle. Le ciel réel n’en tient aucun compte : en novembre 2026, Vénus passe tout le mois devant les étoiles de la Vierge.
Qui a compris le premier ?
Deux noms, mais combien d’astres ? Les Grecs ont fini par admettre qu’il n’y en avait qu’un, puis se sont disputé l’honneur de l’avoir dit. Diogène Laërce en est le meilleur témoin, justement parce qu’il se contredit. Dans sa vie de Parménide, il rapporte, d’après Favorinus, que ce philosophe passe pour « le premier » à avoir reconnu l’identité d’Hesperos, l’étoile du soir, et de Phosphoros, l’étoile du matin ; d’autres, ajoute-t-il, l’attribuent à Pythagore. Dans sa vie de Pythagore, c’est Pythagore qui l’a dit le premier, « comme l’affirme Parménide ».
Si Parménide lui-même cède la découverte à Pythagore, l’affaire semble réglée. Diogène ne la règle pas, et nous ne le ferons pas à sa place : Pythagore ou Parménide, selon les auteurs. Une scholie ajoute un troisième candidat, le poète Ibycos, à qui elle prête l’idée qu’Eosphoros et Hesperos sont un seul et même astre.
Tous arrivaient tard. À Babylone, une tablette consacrée à Vénus, la 63e de la grande série de présages Enūma Anu Enlil, note pendant 21 ans les dates où la planète apparaît et disparaît, à l’aube comme au crépuscule. Elle remonte au règne d’Ammisaduqa, quatrième roi après Hammurabi, vers le milieu du XVIIe siècle avant notre ère dans la chronologie dite moyenne, une date encore discutée. On la connaît par une copie du VIIe siècle avant notre ère, retrouvée dans la bibliothèque de Ninive, cotée K.160 au British Museum et publiée en 1870 par Henry Rawlinson et George Smith. Vénus y est suivie comme un seul objet. D’autres Anciens, rappelle la NASA, l’ont prise pour deux objets, une étoile du matin et une étoile du soir.
Frege et l’étoile du soir
En 1892, l’astre change de discipline. Le logicien allemand Gottlob Frege publie « Über Sinn und Bedeutung », sur le sens et la référence, dans la Zeitschrift für Philosophie und philosophische Kritik, et prend Vénus pour exemple. « Étoile du soir » et « étoile du matin » désignent le même objet, mais pas de la même manière. La référence, la Bedeutung, serait la même, écrit-il, « mais non le sens », le Sinn, qui tient à la façon dont l’objet nous est donné.
Ce n’est pas un jeu de mots. « L’étoile du matin est l’étoile du matin » se vérifie sans lever les yeux ; « l’étoile du matin est l’étoile du soir » demande une enquête astronomique. Frege le dit à sa façon : quelqu’un qui ne saurait pas que l’étoile du soir est l’étoile du matin pourrait tenir l’une des deux pensées pour vraie et l’autre pour fausse. Les philosophes ont ensuite resserré l’exemple en « Hesperus est Phosphorus », et Saul Kripke s’en est servi pour soutenir qu’une vérité nécessaire peut se découvrir par l’observation. Les astronomes de Babylone n’avaient pas attendu la logique moderne.
Pourquoi le soir, pourquoi le matin
Vénus tourne autour du Soleil à l’intérieur de l’orbite terrestre, à 108 millions de kilomètres de lui, en 224,7 jours. Vue d’ici, elle ne s’en écarte donc jamais beaucoup, et jamais on ne la voit vers minuit. Quand elle est à l’est du Soleil, elle se couche après lui : c’est Hesperos. À l’ouest, elle se lève avant lui : c’est Phosphoros. Le cycle complet, d’une étoile du soir à la suivante, dure 583,92 jours selon la NASA, un peu plus d’un an et sept mois.
Elle change de rôle à la conjonction inférieure, quand elle passe entre la Terre et le Soleil. Celle de 2026 a eu lieu le . Autour de ce passage, Vénus paraît reculer devant les étoiles pendant une quarantaine de jours, par le même effet de perspective que Mercure rétrograde : deux planètes qui se doublent sur la piste. Vers la mi-novembre, elle reprend sa marche ordinaire.
Entre-temps, Vénus montre des phases, comme la Lune. Galilée les observe à la lunette à la fin de 1610 et, pour prendre date sans rien dévoiler, envoie à Kepler une anagramme latine : « Haec immatura a me iam frustra leguntur o.y. », ces choses encore vertes, je les lis en vain. La clé arrive des mois plus tard, « Cynthiae figuras aemulatur mater amorum » : la mère des amours imite les figures de Cynthia, autrement dit de la Lune. Il publie ses observations en 1613. Une Vénus qui parcourt toute la série des phases, le système de Ptolémée ne le permettait pas. Riccioli, en 1651, en dessine les croissants sur la planche qui ouvre cet article.
Novembre 2026 : Phosphoros au-dessus de Bruxelles
Le 1er novembre, Vénus se lève à , 53 minutes avant le Soleil. Inutile de la chercher ce jour-là : éclairée à 3 % à peine, elle reste noyée dans les lueurs de l’aube, à moins de 3 degrés de hauteur une demi-heure avant le lever du Soleil. Chaque matin, elle prend de l’avance, une dizaine de minutes par jour au début du mois, trois à la fin. Le 30 novembre, elle se lève à , près de quatre heures avant le Soleil, et brille à 24 degrés de hauteur une demi-heure avant son lever. Cherchez-la à l’est-sud-est, puis de plus en plus vers le sud-est.
Le , un mince croissant de Lune, éclairé à 4 %, monte à côté d’elle. À , vu de Bruxelles, environ 2,3 degrés les séparent, Vénus à 8 degrés au-dessus de l’horizon et la Lune un peu plus haut. Il faut un horizon dégagé vers l’est-sud-est ; le Soleil se lève trois quarts d’heure plus tard.
Le , Vénus passe tout près de Spica, l’épi de la Vierge. À , vu de Bruxelles, environ 1,2 degré les sépare, à une douzaine de degrés de hauteur ; la veille et le lendemain, l’écart est presque le même. Il faudrait alors plus de cent cinquante Spica pour égaler l’éclat de Vénus. L’étoile du berger écrase la vraie étoile, et elles se sont déjà croisées de plus près : le 10 novembre 1783, Vénus a même caché Spica. La prochaine occultation est attendue le 2 septembre 2197.
L’éclat de Vénus culmine à la fin du mois, vers la magnitude −4,9, sur un long plateau du 22 au 29 novembre d’après nos calculs. Elle n’est alors éclairée qu’au cinquième ou au quart : dans une lunette, c’est un croissant épais, celui que dessinait Riccioli. Son plus grand écart au Soleil, près de 47 degrés, tombe le 3 janvier 2027.
Une précaution, toujours la même : ne la cherchez pas aux jumelles ni à la lunette quand le Soleil est levé ou sur le point de l’être. En novembre, Vénus est encore proche de lui, et un Soleil qui entre par erreur dans un instrument ne pardonne pas.
Vénus en cinq dates
Phosphoros à l’aube
Vénus se lève 53 minutes avant le Soleil le 1er, près de quatre heures avant le 30. La Lune passe à environ 2,3 degrés le 7 vers 7 h, Spica à 1,2 degré le 9 vers 7 h 15, heure de Bruxelles. Éclat maximal vers −4,9 à la fin du mois.
La tablette de Vénus
Sous le roi Ammisaduqa, à Babylone, 21 ans d’apparitions et de disparitions de Vénus sont notés. Date discutée ; copie de Ninive au British Museum, K.160.
Les phases de Vénus
Galilée voit à la lunette que Vénus a des phases, comme la Lune, et l’annonce à Kepler par une anagramme. Il les publie en 1613.
Sens et référence
Gottlob Frege prend l’étoile du soir et l’étoile du matin pour exemple : une seule référence, deux sens.
Le plus grand écart
Vénus s’éloigne à près de 47 degrés à l’ouest du Soleil, au plus loin de lui pendant cette apparition du matin.
Questions fréquentes
- Pourquoi appelle-t-on Vénus l’étoile du berger ?
- Parce qu’elle se montre très tôt le soir ou très tard le matin, et que les bergers la voient sans peine : c’est la définition du Trésor de la langue française, d’après le Larousse du XIXe siècle. Ce n’est pas une étoile, mais une planète éclairée par le Soleil.
- L’étoile du matin et l’étoile du soir sont-elles le même astre ?
- Oui. C’est Vénus, tantôt à l’est du Soleil, visible après son coucher, tantôt à l’ouest, visible avant son lever. Les Grecs l’appelaient Hesperos le soir et Phosphoros le matin, les Latins Vesper et Lucifer.
- Qui a découvert que c’était le même astre ?
- Les Grecs l’attribuaient à Pythagore ou à Parménide, selon les auteurs ; Diogène Laërce donne les deux versions. Bien avant eux, les astronomes babyloniens suivaient déjà Vénus comme un seul objet, sur une tablette du règne d’Ammisaduqa.
- Où voir Vénus en novembre 2026 depuis la Belgique ?
- Le matin, avant le lever du Soleil, bas à l’est-sud-est puis au sud-est, devant les étoiles de la Vierge. À Bruxelles, elle se lève 53 minutes avant le Soleil le 1er novembre et près de quatre heures avant le 30. Le 7 vers 7 h, la Lune est à environ 2,3 degrés d’elle ; le 9 vers 7 h 15, Spica à 1,2 degré.
- Quand Vénus est-elle la plus brillante ?
- Pour cette apparition du matin, vers la magnitude −4,9 à la fin de novembre 2026, à peu près du 22 au 29, d’après nos calculs. La NASA donne −4,8 comme éclat maximal de la planète. Seuls le Soleil et la Lune brillent davantage.
- Vénus gouverne-t-elle le Taureau et la Balance ?
- C’est une tradition astrologique, présentée ici comme telle : Vénus y est la maîtresse de ces deux signes. Elle ne dit rien du ciel réel, où Vénus passe novembre 2026 devant les étoiles de la Vierge.