Une planète qui nous double
Mercure fait le tour du Soleil en 88 jours, à près de 47 kilomètres par seconde : selon la NASA, aucune planète ne va plus vite. La Terre, sur la piste extérieure, met un an. Tous les 116 jours en moyenne, Mercure la rattrape et la dépasse par l’intérieur, en passant entre elle et le Soleil. C’est la conjonction inférieure. Cette fois, elle tombe le , à .
Mercure ne recule pas. Il nous dépasse.
Autour de ce dépassement, la ligne qui va de nos yeux à Mercure pivote à rebours sur le fond des étoiles, alors que la planète continue de tourner dans le même sens. Les astronomes aiment la comparaison routière. Sur l’autoroute, quand vous doublez un camion, il semble reculer, alors que vous roulez tous deux dans le même sens. Entre Mercure et la Terre, l’effet joue dans les deux sens. Vu de Mercure, c’est notre planète qui recule.
Le recul a commencé le 24 octobre, quand Mercure a paru s’arrêter parmi les étoiles : c’est la station. Il s’achèvera à la station suivante, le 13 novembre. Vingt jours en tout, pour 16 degrés parcourus à l’envers. Une rétrogradation de Mercure dure en moyenne 22 jours, de 20 à 24 selon les cas. L’heure exacte d’une station varie de plusieurs heures selon qu’on la mesure en ascension droite ou en longitude écliptique ; la date, elle, ne bouge pas.
Scorpion dans les signes, Balance dans le ciel
Le 24 octobre, Mercure se trouvait à 21 degrés du signe du Scorpion. Le 13 novembre, il sera revenu à 5 degrés. Toute la boucle tient dans ce seul signe, celui où le Soleil est entré le . Pour les astrologues, c’est donc un « Mercure rétrograde en Scorpion ».
Levez les yeux, le décor change. Mercure recule devant les étoiles de la Balance, passe le la frontière de la Vierge et y achève sa marche arrière. Il ne rentrera dans la Balance que le 19 novembre, et n’atteindra la constellation du Scorpion que le 8 décembre, bien après la fin du recul. Les signes sont douze parts égales de 30 degrés, comptées depuis l’équinoxe de printemps ; les constellations sont des régions du ciel, bornées en 1930 par Eugène Delporte, à Uccle.
L’année 2026 compte trois rétrogradations de Mercure, et chaque fois le même décalage. De fin février à fin mars, dans le signe des Poissons, devant les Poissons puis le Verseau. De fin juin à fin juillet, dans le signe du Cancer, mais tout entière devant les Gémeaux. Et celle-ci. Les journaux disent Scorpion, le ciel dit Balance puis Vierge : les deux ont raison, ils ne parlent pas de la même chose.
Des tablettes de Babylone aux épicycles
Mercure n’a pas attendu la presse du dimanche pour se faire remarquer. Selon l’historien Mathieu Ossendrijver, interrogé par National Geographic, les astronomes babyloniens ont probablement consigné le recul de Mercure dès le VIIe siècle avant notre ère, et ils en avaient « une compréhension mathématique très claire ». Ce qu’ils en pensaient, on l’ignore : la tablette de présages consacrée à Mercure manque.
Les Grecs s’étaient donné une règle : les astres tournent sur des cercles, à vitesse constante. Comment faire reculer une planète avec cela ? En la posant sur un petit cercle, l’épicycle, dont le centre parcourt lui-même un grand cercle, le déférent. Quand la planète passe sur le côté intérieur de son petit cercle, elle paraît revenir en arrière. L’idée est souvent attribuée à Apollonios de Perga, à la fin du IIIe siècle avant notre ère ; Hipparque, au siècle suivant, en calcule les orbites.
Vers 150, Claude Ptolémée en fait la somme dans l’Almageste. Au livre IX, il se donne pour programme, dans la traduction de l’abbé Halma (Paris, 1816), « de démontrer que toutes les anomalies apparentes des cinq planètes, se font par des mouvemens égaux et circulaires ». Le livre XII traite des stations et des rétrogradations, Mercure et Vénus compris. Pour rendre compte des variations de vitesse, Ptolémée ajoute un point de plus, l’équant. La machine est lourde, elle grince un peu, mais elle rend compte du recul des cinq planètes connues.
Copernic : la Terre suffit
En 1543, l’année de sa mort, Nicolas Copernic publie à Nuremberg le De revolutionibus orbium coelestium. Aristarque de Samos avait déjà proposé de mettre le Soleil au centre, vers 240 avant notre ère ; Copernic en fait un système. « In medio vero omnium residet Sol », écrit-il au livre I : au milieu de tout réside le Soleil.
Dans le même chapitre, il passe en revue ce que l’astronomie ancienne peinait à expliquer, et entre autres pourquoi l’avance et le recul paraissent plus grands chez Jupiter que chez Saturne, et moindres que chez Mars. Sa réponse tient en une phrase : « Quae omnia ex eadem causa procedunt, quae in telluris est motu ». Tout cela procède d’une même cause, qui est dans le mouvement de la Terre. Copernic n’a plus besoin d’épicycle pour faire reculer les planètes : la Terre en mouvement suffit.
Il ne se débarrasse pas pour autant des épicycles. Son système garde des orbites circulaires, des vitesses uniformes et de petits épicycles ; il supprime l’équant de Ptolémée, mais au prix d’épicycles supplémentaires, et l’on discute encore pour savoir s’il était vraiment plus simple. Il faudra attendre les ellipses de Kepler, publiées en 1609 et 1619. Copernic donne d’ailleurs à Mercure une révolution de quatre-vingts jours, « octuaginta dierum spacio » ; la valeur moderne est de 88. Huit jours de moins, près d’un dixième de l’année de Mercure : la planète la plus rapide du système échappait encore un peu à ses poursuivants.
Et les courriels ?
L’astrologie ancienne connaissait déjà Mercure rétrograde. En astrologie horaire, où l’on dresse le ciel de l’instant où une question est posée, une formule courante était, selon l’historien de l’astrologie Nicholas Campion, cité par Time : « nothing will come of it ». Il n’en sortira rien.
La version grand public est bien plus récente. L’horoscope par date de naissance entre dans la presse en 1930, quand R. H. Naylor en publie un dans le Sunday Express. Pour Campion, c’est dans les années 1980 que le sens s’élargit : « People started to apply it to everything », on s’est mis à l’appliquer à tout. Ordinateurs en panne, courriels égarés, contrats signés de travers : d’où vient précisément cette liste, aucune source sérieuse ne le dit. Time note seulement que les recherches Google « is Mercury in retrograde » grimpent fortement à partir de 2009. La planète, il est vrai, n’a pas choisi son nom : Mercure était le dieu romain du commerce, de la communication et des messages.
National Geographic résume la position des scientifiques : le lien entre l’astrologie et les événements terrestres est « largement réfuté comme pseudoscience ». La mécanique, elle, est sans mystère. Le jour de la conjonction, Mercure sera à 0,674 unité astronomique de nous, environ 100 millions de kilomètres, et passera à 0,37 degré au sud du Soleil sans croiser son disque. Si un courriel part chez le mauvais destinataire d’ici au 13 novembre, la piste la plus courte reste le clavier.
Le voir depuis Bruxelles
Pas en ce moment. Ce dimanche 25 octobre, au coucher du Soleil, Mercure n’est qu’à 2 degrés au-dessus de l’horizon sud-ouest, et il se couche à , une vingtaine de minutes après le Soleil. Il s’écarte pourtant du Soleil de près de 20 degrés. Mais les soirs d’automne, à nos latitudes, la route du Soleil est très couchée sur l’horizon, et la planète reste au ras des toits. Le 4 novembre, Mercure se lève et se couche avec le Soleil, à quelques minutes près : invisible.
Il reviendra à l’aube, sur une route du matin bien plus redressée en cette saison. Sa plus grande élongation ouest tombe le , à 20 degrés du Soleil. Du 14 au 26 novembre, entre et environ, cherchez-le à une dizaine de degrés au-dessus de l’horizon est-sud-est, une quarantaine de minutes avant le lever du Soleil. Sa magnitude, proche de 0, suffit à le repérer à l’œil nu si l’horizon est dégagé.
Il faut un horizon libre vers l’est : un dernier étage, une butte, un champ. Des jumelles aident à le trouver dans les lueurs de l’aube, mais rangez-les avant que le Soleil n’apparaisse : un regard au Soleil à travers une optique peut abîmer l’œil pour de bon.
La boucle en cinq dates
Conjonction inférieure
Mercure passe entre la Terre et le Soleil, à 0,37 degré au sud de celui-ci : pas de passage devant le disque solaire cette fois. Distance : 0,674 unité astronomique, environ 100 millions de kilomètres. Invisible, noyé dans la lumière du jour.
Première station
Mercure s’arrête à 21 degrés du signe du Scorpion, devant les étoiles de la Balance, puis commence à reculer.
Retour dans la Vierge
En reculant, Mercure repasse la frontière tracée en 1930 entre la Balance et la Vierge.
Seconde station
Fin du recul, à 5 degrés du signe du Scorpion, devant la Vierge. Mercure repart dans le sens direct.
Plus grande élongation ouest
Mercure s’écarte de 20 degrés à l’ouest du Soleil : la meilleure période pour le voir à l’aube depuis Bruxelles.
Questions fréquentes
- Mercure recule-t-il vraiment ?
- Non. Il tourne toujours dans le même sens autour du Soleil. Vu de la Terre, il paraît reculer quand il nous dépasse par l’intérieur, autour de la conjonction inférieure du 4 novembre 2026.
- Quand Mercure est-il rétrograde en 2026 ?
- Trois fois : de fin février à fin mars, de fin juin à fin juillet, et du 24 octobre au 13 novembre. Cette dernière boucle dure une vingtaine de jours.
- Dans quel signe et devant quelle constellation Mercure recule-t-il ?
- Dans le signe du Scorpion du début à la fin, mais devant les étoiles de la Balance, puis de la Vierge à partir du 8 novembre. Mercure n’atteint la constellation du Scorpion que le 8 décembre.
- Peut-on le voir depuis Bruxelles ?
- Pas fin octobre : il se couche une vingtaine de minutes après le Soleil. Du 14 au 26 novembre, oui, à l’aube, vers 7 h 20 à 7 h 40, à une dizaine de degrés au-dessus de l’horizon est-sud-est.
- À quoi servaient les épicycles ?
- À faire reculer les planètes avec des cercles parcourus à vitesse constante : la planète tournait sur un petit cercle, lui-même porté par un grand. Avec Copernic, en 1543, le recul s’explique par le mouvement de la Terre ; il garde pourtant des cercles et de petits épicycles, que seules les ellipses de Kepler rendront inutiles.
- Mercure rétrograde a-t-il un effet sur les courriels ?
- Aucun effet n’est établi. Le lien entre l’astrologie et les événements terrestres est « largement réfuté comme pseudoscience », écrit National Geographic. Selon l’historien de l’astrologie Nicholas Campion, c’est dans les années 1980 qu’on s’est mis à l’appliquer à tout ; l’origine précise de la liste des pannes et des contrats reste floue.