Une légende née à Paris en 1775
En 1775, Jean-Sylvain Bailly publie son Histoire de l’astronomie ancienne. Dans un passage sur les Perses, il écrit : « On lit dans leurs livres qu’il y avait anciennement quatre étoiles qui indiquaient les quatre points cardinaux ». Quels livres ? Il ne le précise pas, du moins pas à cet endroit. L’Avesta, le recueil sacré des zoroastriens, venait d’être traduit en français par Anquetil-Duperron, en 1771.
Les quatre gardiennes du ciel ont été recrutées en 1775.
Puis Bailly calcule. Vers 3000 av. J.-C., écrit-il, « l’œil du Taureau » et « le cœur du Scorpion », c’est-à-dire Aldébaran et Antarès, étaient précisément aux deux équinoxes ; « le cœur du Lion », Régulus, et le Poisson austral, dont Fomalhaut est la bouche, très près des deux solstices. Quatre étoiles brillantes, une à chaque coin de l’année : l’idée est belle, et elle fera du chemin.
Le mot « royales » n’y est pas encore. On le doit à Charles-François Dupuis, dont l’Origine de tous les cultes paraît en 1795. Au XIXe siècle, François Arago puis Camille Flammarion reprennent l’histoire dans leurs ouvrages de vulgarisation, sans la vérifier. En 1899, l’Américain Richard Hinckley Allen fait de Régulus « le chef des quatre étoiles royales de l’ancienne monarchie perse, les quatre gardiens du ciel ». Au début du XXe siècle, la légende est en vogue dans les milieux de l’astronomie.
Ce que dit le texte perse
Le texte iranien le plus souvent invoqué est le Bundahishn, « la création primordiale », une somme de cosmologie zoroastrienne en moyen-perse dont la plupart des chapitres datent des VIIIe et IXe siècles de notre ère. Il connaît bel et bien quatre gardiens du ciel. Dans la traduction anglaise d’Edward William West, parue dans les Sacred Books of the East, on lit : « Tishtar est le chef de l’est, Satavês celui de l’ouest, Vanand celui du sud, et Haptôring celui du nord ».
Aucun de ces noms n’est celui d’une des quatre étoiles. West lui-même, en note, risque des identifications. Haptôring, le chef du nord, est « sans aucun doute » la Grande Ourse ; Tishtar passe d’ordinaire pour Sirius. Pour les deux autres, il avance avec prudence Fomalhaut et Antarès, et d’autres auteurs ont vu dans Vanand Altaïr, Véga ou une étoile du Scorpion. En comptant large, le texte perse partage donc deux étoiles avec la liste de Bailly. Aldébaran et Régulus n’y figurent pas.
Pour faire coïncider la version moderne, il a fallu tordre le texte. Selon Allen, Flammarion fait de Fomalhaut le gardien du nord, d’Aldébaran celui de l’est et de Régulus celui du sud, ce qui laisse l’ouest à Antarès. Fomalhaut, sentinelle du nord : depuis Bruxelles, elle ne monte jamais à dix degrés au-dessus de l’horizon sud.
Ce que le calcul confirme
Sur la géométrie, Bailly n’avait pas tort. Nous avons refait son calcul en tenant compte de la précession des équinoxes, ce lent basculement de l’axe terrestre qui décale les étoiles d’un degré tous les 72 ans environ par rapport aux équinoxes. Vers 3000 av. J.-C., Aldébaran se trouvait à 0,6 degré du point de l’équinoxe de printemps, Antarès à 0,7 degré de celui d’automne. Pour ces deux-là, son « précisément » tient.
Aux solstices, c’est moins net. Régulus était alors à 9 degrés du solstice d’été, Fomalhaut à 6 degrés de celui d’hiver. Et Fomalhaut, à 21 degrés sous l’écliptique, ne « marque » le solstice qu’en longitude, loin de la route du Soleil. Chacune a eu son moment exact, mais pas le même : vers 3050 av. J.-C. pour Antarès, vers 2350 pour Régulus, sept siècles plus tard. Les quatre n’ont jamais été en place ensemble.
Reste la date. Vers 3000 av. J.-C., l’Empire perse n’existe pas : Cyrus le Grand le fonde en 550 av. J.-C., près de 2 500 ans plus tard. Aucun document perse ne fournit cette date ; c’est la précession qui la donne. Bailly y voyait même la confirmation qu’une astronomie perse existait dès 3100 av. J.-C. environ.
Le seul roi attesté : Régulus
Une seule des quatre porte un titre royal ancien, et il est babylonien. Les astronomes de Babylone appelaient Régulus Sharru, « le roi ». Ptolémée la nomme Basiliskos, « petit roi », que le latin rend par Regulus. Ce nom latin daterait du début du XVIe siècle ; Allen l’attribue à Copernic et précise qu’il ne doit rien au consul de la première guerre punique.
Les trois autres portent des noms descriptifs, pas des titres. Aldébaran vient de l’arabe al-dabarān, « celle qui suit », parce qu’elle semble suivre les Pléiades. Antarès est en grec le « rival d’Arès », rouge comme la planète Mars ; son nom arabe traditionnel signifie « le cœur du scorpion ». Fomalhaut, de fam al-ḥūt, est « la bouche du poisson ». Bailly lui-même les désignait par des morceaux d’animaux : un œil, deux cœurs, un poisson. Pour une cour royale, c’est maigre.
Antarès, Scorpion dans le ciel, Sagittaire dans les signes
Depuis 3000 av. J.-C., les étoiles ont glissé de près de 70 degrés, et les quatre « gardiennes » n’ont plus rien à garder. Aldébaran se trouve aujourd’hui vers 10 degrés du signe des Gémeaux, Régulus vient d’entrer dans celui de la Vierge, Fomalhaut est vers 4 degrés des Poissons.
Avec Antarès, l’écart tourne au paradoxe. Le Soleil est entré dans le signe du Scorpion le à . Antarès, le cœur de la constellation du Scorpion, n’y est pas : sa longitude la place vers 10 degrés du signe du Sagittaire. Les signes sont douze parts égales de 30 degrés, comptées depuis l’équinoxe de printemps ; les constellations sont des régions du ciel, bornées en 1930 par Eugène Delporte, à Uccle.
Le Soleil ne passera près d’Antarès que le , à 4,6 degrés au nord de l’étoile. Il sera alors dans le signe du Sagittaire et devant la constellation d’Ophiuchus. L’étoile du Scorpion ne rencontre le Soleil ni dans le signe ni dans la constellation qui portent son nom.
Trois sur quatre, cette semaine à Bruxelles
Le ciel de cette fin octobre en montre trois, à condition de veiller et d’avoir un horizon sud dégagé. Fomalhaut ouvre la soirée. Le samedi 24, elle passe plein sud à , à moins de 10 degrés de hauteur, et se couche un peu plus de trois heures plus tard. Une butte ou un dernier étage ne seront pas de trop.
Aldébaran se lève à l’est-nord-est à et reste visible toute la nuit ; vers 3 h, heure d’hiver, elle culmine au sud à plus de 55 degrés.
Dans la nuit de samedi à dimanche, à 3 h, les montres reculent d’une heure. Cette nuit-là, il est donc deux fois . Régulus se lève à l’est à la première, encore à l’heure d’été. Le lendemain, elle se lève à , et vers , heure d’hiver, elle brille déjà à une quarantaine de degrés au sud-est, bien avant que l’aube ne l’efface.
Antarès manque à l’appel. Le 23 octobre, au coucher du Soleil, elle n’était qu’à 6 degrés au-dessus de l’horizon sud-ouest, noyée dans le crépuscule, et elle s’est couchée à . Ne pointez jamais des jumelles vers l’horizon tant que le Soleil n’est pas couché. Début décembre, ce sera au tour du Soleil de passer près d’elle.
Les quatre, en bref
Aldébaran
Magnitude 0,87 au catalogue de l’UAI, variable entre 0,75 et 0,95 : d’ordinaire la plus brillante des quatre. Une géante, à 65 ou 67 années-lumière selon les mesures. À 5,5 degrés de l’écliptique, elle est parfois cachée par la Lune ; la dernière série d’occultations a duré de 2015 à 2018.
Régulus
Magnitude 1,36, à environ 79 années-lumière. À 0,465 degré de l’écliptique, c’est l’étoile brillante la plus proche de la route du Soleil. La Lune l’occulte par séries, tous les 9,3 ans environ.
Antarès
Supergéante rouge, magnitude proche de 1 mais variable, de 0,6 à 1,6. À environ 550 années-lumière, c’est la plus lointaine des quatre. Son rayon vaut environ 680 fois celui du Soleil.
Fomalhaut
Magnitude 1,17, à 25 années-lumière seulement : la plus proche des quatre. Un disque de débris l’entoure à 133 unités astronomiques. « Fomalhaut b », annoncée en 2008 comme une planète, passe aujourd’hui pour un nuage de débris né d’une collision.
Questions fréquentes
- Quelles sont les quatre étoiles royales ?
- Aldébaran (Taureau), Régulus (Lion), Antarès (Scorpion) et Fomalhaut (Poisson austral). Depuis le XVIIIe siècle, on les présente comme les « gardiennes du ciel » des anciens Perses.
- Les Perses les appelaient-ils vraiment « royales » ?
- Rien ne l’atteste. L’idée des quatre étoiles vient de Jean-Sylvain Bailly (1775), l’expression « étoiles royales » de Charles-François Dupuis (1795). Le Bundahishn nomme bien quatre chefs du ciel, mais celui du nord est la Grande Ourse, et Aldébaran comme Régulus en sont absentes.
- Marquaient-elles les équinoxes et les solstices ?
- En partie. Vers 3000 av. J.-C., Aldébaran et Antarès étaient à moins d’un degré des équinoxes, mais Régulus et Fomalhaut à 9 et 6 degrés des solstices. Les quatre n’ont jamais été en place en même temps, et la précession les a depuis déplacées de près de 70 degrés.
- Antarès est-elle dans le signe du Scorpion ?
- Non. Elle est le cœur de la constellation du Scorpion, mais se trouve aujourd’hui vers 10 degrés du signe du Sagittaire. Le Soleil passe près d’elle vers le 2 décembre, quand il est devant Ophiuchus.
- Peut-on les voir depuis la Belgique fin octobre ?
- Trois sur quatre : Fomalhaut le soir, basse au sud ; Aldébaran toute la nuit ; Régulus avant l’aube. Antarès est perdue dans les lueurs du couchant.