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Promysticalle zodiaque

Mythes du ciel

Algol, l’étoile du démon : Persée et la tête de Méduse

Le soir d’Halloween, une étoile au nom de démon monte à l’est de Bruxelles. Algol vient de l’arabe raʾs al-ghūl, « la tête de l’ogre », et c’est bien une tête coupée : celle de Méduse, que Persée tient à bout de bras dans le ciel d’automne. Elle a aussi un défaut que les astronomes adorent. Environ tous les 2 jours et 21 heures, elle pâlit pendant quelques heures, puis se reprend. Le regard de la Gorgone n’y est pour rien : c’est une éclipse.

Gravure de 1690 : Persée casqué, glaive levé, tient par les cheveux la tête de Méduse coiffée de serpents.
Johannes Hevelius, Firmamentum Sobiescianum, Gdańsk, 1690, détail de la planche W, Persée (Bibliothèque nationale de Pologne, numérisation Polona). Algol brille sur la tête de Méduse, au bout du bras du héros. Comme sur un globe céleste, le ciel y est vu de l’extérieur, donc inversé.

La tête de l’ogre

Algol est une traduction. Les Grecs voyaient dans ces étoiles Persée brandissant la tête de la Gorgone ; la plus brillante de la tête est devenue, chez les astronomes arabes, raʾs al-ghūl, « la tête de l’ogre », ou du démon. Le ghūl a donné « goule » en français, et l’anglais en a fait la « Demon Star ». Au IIe siècle, Ptolémée l’appelait déjà dans la Tétrabible « la Gorgone de Persée » et l’associait à la mort par décapitation.

Une étoile au nom de démon, qui baisse les yeux tous les 2 jours et 21 heures.

Le latin, lui, a hésité. L’érudit américain Richard Hinckley Allen, en 1899, attribue à Hygin le nom de Caput Gorgonis, « la tête de la Gorgone », et à Vitruve celui de Gorgoneum Caput. On croise aussi Gorgonea Prima, « la première de la Gorgone », puis au XVIe siècle Caput Larvae, « la tête du spectre ». En 1783 encore, John Goodricke intitule son mémoire sur « the bright Star in the Head of Medusa, called Algol ». Le nom arabe a fini par l’emporter : depuis le 30 juin 2016, Algol est le nom officiel de bêta Persei, approuvé par le groupe de travail de l’Union astronomique internationale sur les noms d’étoiles.

En Chine, l’étoile s’appelle 大陵五, la cinquième étoile du Grand Mausolée, un astérisme de huit étoiles rattaché à la loge lunaire de l’Estomac. Le traité d’astronomie du Jin shu dit que ces huit étoiles « président aux grands deuils » (notre traduction). Allen lui prêtait un nom chinois plus macabre encore, « les cadavres empilés » ; il revient en réalité à sa voisine pi Persei. La mauvaise réputation, elle, est bien documentée : selon Allen, les astrologues tenaient Algol pour « the most unfortunate, violent, and dangerous star in the heavens ». Tradition rapportée, pas bulletin météo.

Persée et la Gorgone

À Sériphos, le roi Polydectès charge Persée, fils de Zeus et de Danaé, d’aller lui chercher la tête de Méduse. Chez Apollodore, l’aventure commence par un larcin. Les Grées, trois sœurs, n’ont qu’un œil et une dent pour elles toutes. Persée s’en empare et ne les rend qu’une fois le chemin des nymphes indiqué. Les nymphes lui remettent des sandales ailées, une besace, la kibisis, et le casque d’Hadès, qui rend invisible.

Hygin raconte la même expédition avec d’autres fournisseurs : Mercure prête les talonnières et le chapeau, Vulcain une lame d’adamant. Reste à approcher les Gorgones endormies sans croiser leur regard. Persée, dit Apollodore, garde les yeux sur leur reflet dans un bouclier de bronze, et Athéna guide sa main. Du cou tranché jaillit Pégase, le cheval ailé.

Ovide ajoute deux scènes dans les Métamorphoses. Sur une plage d’Éthiopie, Persée pose la tête sur un lit de feuilles et d’algues fraîches, qui durcissent à son contact : depuis ce jour, écrit-il, le corail durcit à l’air. Il explique aussi les serpents. Méduse était célèbre pour sa beauté, et d’abord pour sa chevelure. Neptune la viole dans le temple de Minerve, raconte-t-on, et c’est Méduse que la déesse punit, en changeant ses cheveux en serpents. Selon Hygin, la tête finit sur la cuirasse de Minerve ; chez Ovide, la déesse porte sur sa poitrine les serpents. Au ciel, c’est Persée qui la garde à la main.

Toute une famille au ciel

Cette plage d’Éthiopie est le royaume de Céphée et de Cassiopée. Leur fille Andromède y est enchaînée à un rocher, livrée au kêtos, un monstre marin que Poséidon a envoyé avec une marée. Tout le monde accuse Cassiopée, mais pas de la même faute. Chez Apollodore, elle a défié les Néréides en beauté ; Hygin, dans son traité d’astronomie, met cette vantardise au compte d’Euripide, de Sophocle « et beaucoup d’autres ». Dans ses Fables, pourtant, c’est la beauté de sa fille que Cassiopée vante. Ovide ne s’attarde pas : Andromède, l’innocente, paie pour « la langue de sa mère », sur décret d’Ammon, « l’injuste ».

Persée tue le monstre et délivre la princesse. Phinée, frère de Céphée et fiancé d’Andromède, complote avec ses partisans contre le mariage ; Persée leur montre la Gorgone, et les voilà changés en pierre. Hygin, dans les Fables, appelle ce fiancé Agénor.

Puis, selon Hygin, toute la famille monte au ciel. Les dieux comptent Céphée parmi les constellations. Andromède y doit sa place à la faveur de Minerve, pour la vaillance de Persée ; Persée lui-même, à sa noblesse et à l’étrangeté de sa conception (Zeus, raconte Ovide, avait rejoint Danaé en pluie d’or). Cassiopée est là aussi, mais en pénitence : assise sur son siège, pour son impiété, elle paraît emportée par la rotation du ciel, couchée sur le dos. Persée figure parmi les 48 constellations de Ptolémée. Le monstre a la sienne, la Baleine ; elle attendra son propre article.

Un garçon de dix-huit ans, à York

Qu’Algol change d’éclat, aucun texte antique que nous ayons lu ne le dit. Le premier astronome nommé à l’avoir noté est Geminiano Montanari, professeur de mathématiques à Bologne, vers 1667. Un siècle plus tard, John Goodricke n’en sait que ce qu’en dit une phrase latine de l’histoire de l’Académie des sciences de Du Hamel, rangée sous l’année 1695 : Montanari y témoigne que l’étoile brillante de Méduse change de grandeur selon les années, et Maraldi l’a vue en 1694 tantôt de quatrième, tantôt de troisième, tantôt de deuxième grandeur.

Goodricke est né à Groningue en 1764 et sourd depuis la petite enfance. À York, il s’est lié avec son voisin Edward Pigott, astronome et cousin éloigné. « The first time I saw it vary was on the 12th of November 1782, between eight and nine o’clock at night » : ce soir-là, Algol paraît de quatrième grandeur, et dès le lendemain de deuxième, son éclat habituel. Le 28 décembre, il la voit remonter en trois heures de la quatrième à la deuxième grandeur. Il s’en dit « much surprized » et prévient aussitôt Pigott, dont les observations concordent avec les siennes.

Le 12 mai 1783, il écrit à Anthony Shepherd, professeur à Cambridge, pour qu’il présente ses observations à la Royal Society ; on les y lit le 15. Goodricke annonce d’abord une période de deux jours et vingt et une heures environ, puis, après sa table d’observations, « about every two days and nearly twenty hours and three quarters ». Il risque deux explications : un grand corps qui tourne autour d’Algol et passe devant elle, ou une étoile qui tourne sur elle-même et montre par moments une face couverte de taches. Puis il se reprend. Son but est de communiquer « facts, not conjectures ».

La Royal Society lui décerne la médaille Copley pour 1783, avec Thomas Hutchins. De 1781 à 1786, Pigott et lui suivent d’autres variables, dont bêta de la Lyre et delta de Céphée, le prototype des céphéides. Le 16 avril 1786, Goodricke est élu membre de la Royal Society. Il meurt quatre jours plus tard, probablement d’une pneumonie, à 21 ans, sans l’avoir appris.

Une éclipse, pas un clin d’œil

La première hypothèse de Goodricke était la bonne. Il a fallu un siècle pour le prouver. En 1881, Pickering montre qu’Algol est une binaire à éclipses ; en 1889, Vogel relève dans son spectre les décalages Doppler périodiques d’une étoile qui tourne autour d’une autre. En 1910, avec une cellule au sélénium, Stebbins en tire la première étude photoélectrique d’une étoile variable.

Algol, à 94 années-lumière, compte au moins trois étoiles. Les deux qui s’éclipsent tournent l’une autour de l’autre en 2,867 jours : une étoile chaude de type B8, de 3,2 masses solaires, et une sous-géante de type K0, plus froide et plus pâle, de 0,7 masse solaire. Quand la sous-géante passe devant sa compagne, l’éclat tombe de la magnitude 2,1 à 3,4 ; l’éclipse, partielle, dure une dizaine d’heures. Une troisième étoile, de type F1, fait le tour du couple en 680 jours environ.

À l’œil nu, Algol passe donc de l’éclat d’Almach, gamma d’Andromède, à celui d’une étoile quelconque, puis revient, environ tous les 2 jours et 21 heures. L’heure exacte des minimums, nous ne la donnons pas : les listes publiées pour cet automne se contredisent. Le calculateur « The Minima of Algol », publié par la revue Sky & Telescope, en fournit ; mieux vaut le recouper par vos propres yeux.

Les Égyptiens l’avaient-ils vu avant tout le monde ? Une équipe menée par Lauri Jetsu et Sebastian Porceddu pense lire dans le Calendrier du Caire, un calendrier égyptien des jours fastes et néfastes composé il y a quelque 3 200 ans, un cycle de 2,850 jours. Elle l’attribue à Algol, dont la période aurait été un peu plus courte à l’époque, et y voit « le Furieux » en 2013, Horus en 2018. D’autres en doutent. Krauss et Reijs ont publié en 2021 une critique au titre explicite : « Do Ancient Egyptian Almanacs Show Evidence of Celestial Recurrence? ». L’hypothèse est publiée et discutée ; elle reste une hypothèse.

Ce soir, au-dessus de Bruxelles

La nuit noire commence à et dure jusqu’à . Algol, elle, est levée depuis longtemps : à Bruxelles, elle ne se couche jamais. Au plus bas, sous le pôle, elle descend à 1,9 degré au-dessus de l’horizon nord, derrière le premier toit venu, puis remonte. Cette fois, ce passage tombe en plein jour.

À , Algol brille à 46,5 degrés de hauteur à l’est-nord-est, à peu près aussi haut que Mirfak, la plus brillante de Persée. À , elle est à 65 degrés, à l’est. Elle culmine à , plein sud, à 80 degrés : le zénith n’est plus qu’à dix degrés. Prenez une chaise longue plutôt qu’un torticolis.

La Lune se lève à dans les Gémeaux, gibbeuse et éclairée à 62 %, à environ 61 degrés d’Algol. Elle éclaircit le ciel sans beaucoup gêner une étoile de magnitude 2. Dernier quartier le lendemain, dimanche, à .

Pour surprendre Algol en train de faiblir, inutile de guetter une minute précise. Comparez-la plusieurs soirs de suite à Almach, qui a le même éclat qu’elle en temps normal (magnitude 2,1), et à Mirfak, un peu plus brillante (1,8). Un soir d’éclipse, Algol paraît nettement plus pâle qu’Almach, puis la rattrape en quelques heures. En août, Persée a une autre gloire : les Perséides, poussières de la comète Swift-Tuttle qui semblent jaillir de sa constellation.

Algol en cinq dates

Nuit du 31 octobre au 1er novembre 2026

Algol au plus haut

Culmination plein sud à 1 h 11, heure de Bruxelles, à 80 degrés de hauteur. Nuit noire de 19 h 11 à 5 h 43 ; la Lune se lève à 21 h 45, éclairée à 62 %.

Vers 1667

Montanari

À Bologne, Geminiano Montanari note que l’éclat d’Algol varie. Goodricke ne le saura que par une phrase de Du Hamel, à l’année 1695.

12 novembre 1782

Goodricke la voit varier

À York, entre 8 et 9 heures du soir, Algol paraît de quatrième grandeur. Le lendemain, elle est revenue à la deuxième.

15 mai 1783

La période devant la Royal Society

Lecture des observations de Goodricke : environ deux jours et vingt heures trois quarts, et l’hypothèse d’un grand corps qui tourne autour de l’étoile.

30 juin 2016

Un nom officiel

Le groupe de travail de l’UAI sur les noms d’étoiles approuve « Algol » pour bêta Persei, HR 936.

Questions fréquentes

Pourquoi Algol est-elle appelée l’étoile du démon ?
Son nom vient de l’arabe raʾs al-ghūl, « la tête de l’ogre » ou du démon, d’où l’anglais « Demon Star ». C’est la traduction de la figure grecque : la tête coupée de Méduse, que Persée tient à la main, et dont Algol est l’étoile la plus brillante.
Algol clignote-t-elle vraiment ?
Non. Elle baisse de la magnitude 2,1 à 3,4 au cours d’une éclipse d’une dizaine d’heures, puis revient, environ tous les 2 jours et 21 heures. Une étoile plus froide et plus pâle passe devant une étoile chaude et brillante.
Peut-on voir un minimum d’Algol ce soir ?
Nous ne donnons pas d’heure : les listes publiées pour cet automne se contredisent. Le calculateur « The Minima of Algol » de Sky & Telescope en propose. Le plus sûr reste de comparer Algol à Almach et à Mirfak plusieurs soirs de suite.
Où voir Algol depuis la Belgique ?
À l’est en début de soirée, de plus en plus haut. La nuit du 31 octobre au 1er novembre 2026, elle culmine plein sud à 1 h 11, heure de Bruxelles, à 80 degrés de hauteur. En Belgique, elle ne se couche jamais.
Qui a découvert la variation d’Algol ?
Geminiano Montanari la remarque vers 1667. John Goodricke, sourd, âgé de 18 ans, la voit varier le 12 novembre 1782 et en annonce la période en 1783, encouragé par son voisin Edward Pigott.

Sources

Faits vérifiés dans les sources suivantes ; positions et heures calculées pour Bruxelles.